dimanche 8 janvier 2017

Un pèlerinage efficace en 1883

De l'importance de respecter le rituel


Une fois n'est pas coutume, le présent article va sortir des limites strictes du département des Pyrénées-Orientales, puisqu'il concerne un lieu situé juste de l'autre côté de la frontière, dans la province de Gérone. Mais les protagonistes de l'histoire retranscrite ci-dessous sont bien deux perpignanaises, en voyage d'un pays catalan à un autre, nous évitant ainsi le hors-sujet.

Le journal de Perpignan Al Galliner, dans son numéro du 1er avril 1883, consacre un article au sanctuaire de Notre-Dame de Nuria (Mare de Déu de Núria), ancien ermitage qui fait l'objet d'un pèlerinage depuis plusieurs siècles, notamment pour lutter contre l'infertilité.

Situé dans une vallée assez reculée, au nord du village de Queralbs en Catalogne , et au sud-est de Font-Romeu, son accès est difficile en provenance du versant français des Pyrénées, en traversant la montagne par Saillagouse ou Eyne par exemple, et doit se faire à pied. De l'autre côté de la frontière, le meilleur moyen depuis 1931 est de prendre le train à Queralbs. Celui-ci se rend jusqu'au pied de la vallée avec une ligne de chemin de fer classique qui devient ensuite à crémaillère pour pouvoir monter directement jusqu'au sanctuaire, où l'on trouve aussi de nos jours un hôtel.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Notre-Dame de Nuria en hiver


L'article d'Al Galliner commence par nous faire une présentation du site et de son accès depuis Font-Romeu. Puis, le ton devient plus comique s'agissant du récit de nos deux perpignanaises parties en pèlerinage en ce lieu. Le dénouement est surprenant, quoiqu'un peu prévisible, et l'on pourrait penser que le journaliste a inventé cette petite histoire pour les besoins de son article...


Un vœu exaucé

Beaucoup de Roussillonnais connaissent l'ermitage de Font Romeu situé en face Mont-Louis, sur ce bloc de montagnes qui servent de limites naturelles entre la France et l'Espagne. Peu pourtant se sont hasardés à pousser plus loin et les fatigues d'un parcours considérable fait à pied ou à dos d'âne ont fait reculer beaucoup de touristes qui auraient pourtant désiré se rendre à N.-D. de Nuria.
Perché sur une colline du versant occidental des Pyrénées on n'y arrive qu'après avoir parcouru plusieurs forêts impénétrables et avoir successivement gravi plusieurs sentiers qui, sans la moindre exagération, pourraient être comparés au chemin du Paradis.
Mais aussi je vous assure qu'à votre arrivée au lieu de votre pèlerinage, une riche compensation vous dédommage de vos fatigues.
Je ne décrirai pas l'ermitage en lui-même qui, à part son côté pittoresque, n'a rien d'extraordinaire, mais je ne puis m'empêcher de vous parler du panorama dont on jouit de ce point : à vos pieds les profonds ravins surplombés par des rochers énormes couverts ça et là de quelques bouquets d'arbustes sauvages, au fond desquels une eau écumeuse et bouillonnante, se perd à travers les rochers, dont est pavé le lit et parfois se précipite en cascades d'une hauteur prodigieuse.
Un peu plus loin s'étendent d'immenses prairies naturelles se détachant par le vert clair de leur teinte sur le sombre feuillage des forêts de pins ; et comme fond, à tout ce tableau, l'immensité de la plaine catalane et de l'azur de ce beau ciel espagnol.



Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église de Notre-Dame de Nuria

Ce que j'oubliais de dire, c'est que N.-D. de Nuria entr'autres dons, grâces et pouvoirs dont elle dispose peut selon la légende faire disparaître la stérilité. C'est pourquoi beaucoup de jeunes femmes poussées par le désir d'être mères n'hésitent pas à entreprendre cet important pèlerinage ; il est même d'usage d'offrir un ex-voto à la chapelle, de fourrer sa tête dans une immense marmite en même temps que la main agitant une corde fait sonner une cloche placée au-dessus.
La légende prétend que la Vierge vous accorde autant d'enfants que la cloche produit de tintements.
C'est ce motif qui avait engagé deux dames de notre ville, d'aller à N.-D. de Nuria ; belle-mère et belle-fille qui vivaient en parfaite harmonie, chose extraordinaire, mais auxquelles il manquait un beau bébé pour être au comble de leur bonheur ; cette intention fut communiquée au mari qui quoique un peu sceptique ne fit aucune opposition.
Dans un élan de générosité, égalant son désir de posséder un fils, la belle-fille promit de sacrifier à la Vierge sa parure de fiancée, écrin d'une grande valeur.
L'époque fixée pour le pèlerinage arriva et tout fut disposé pour le départ ; les effets d'hiver furent bourrés dans une malle et enfin on alla prendre la parure qui devait faire exaucer, avec leurs prières, le vœu des deux pèlerines.
On l'examina encore et la fille avait déjà fermé l'écrin, avec un soupir de regret quand la belle-mère le lui reprit lui disant qu'il était vraiment dommage de sacrifier cette parure à laquelle elle tenait tant. J'ai encore dit-elle une parure de noce, nous pourrons la substituer à la tienne et je crois que notre vœu sera tout de même accompli.
Comme on le comprend bien cette combinaison fut bien accueillie de la belle-fille qui du reste comme toutes les femmes, tenait beaucoup à ses bijoux et qui ne se séparait pas de ceux qui lui étaient le plus agréables sans beaucoup de regrets.
Le voyage s'effectua heureusement, on arriva sans encombre à l'ermitage, et après un séjour d'un jour pendant lequel on fourra la tête dans la marmite légendaire, on revint à Perpignan le cœur plein d'espoir et l'âme ravie par le panorama qui avait défilé sous leurs yeux pendant le parcours.
Quelques mois après, leurs vœux furent pleinement exaucés, quand je dis pleinement ce n'est pas tout à fait le mot, car un bébé était attendu ; mais comme la belle-mère avait fait le sacrifice de sa parure, ce fut elle qui eut les profits de la situation en donnant à la famille un superbe poupon.

R. R.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La marmite et la cloche


Post-scriptum
Je me suis moi-même rendu dans ce sanctuaire en janvier 2015, en tant que simple touriste, pour m'y retrouver coincé dans l'hôtel à cause d'une tempête de neige. Malgré un cadre magnifique, je dois confesser que l''ambiance y était alors tout à fait digne de celle que l'on retrouve dans le film Shining. Il ne manquait que Jack Nicholson... et une fois le calme revenu je me suis donc dépêché de revenir à la civilisation. Sans doute devrais-je tenter d'y revenir un jour à la belle saison.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Ambiance Shining dans l'hôtel de Nuria...


Source : Al Galliner du 1er avril 1883 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photos : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]



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samedi 31 décembre 2016

Colère du curé de Cerbère en 1885

L'église neuve reste quasiment vide


Nous avions pu lire dans un précédent article les protestations d'un père de famille en mai 1885 à propos d'une nouvelle buvette de Cerbère. Celle-ci présentait la particularité de n'employer que des femmes (ainsi que le permettait un récent arrêté municipal), laissant supposer des activités annexes et bien sûr tout à fait immorales, tout en étant située tout contre l'école du village.

Le journal L'Avenir de Port-Vendres, Collioure, Banyuls nous informe dans son numéro du 31 mai 1885 de la suite de cette histoire. Cette fois-ci, c'est le curé de la paroisse qui décide de se mêler de l'affaire. Le journal en question, républicain et anti-clérical, profite donc de l'occasion pour se moquer du dit curé.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église de Cerbère


Un homme qui n'est pas content du tout, c'est monsieur le curé de Cerbère, et c'est vrai, il y a de quoi !
Maintenant que le voilà en possession d'une église neuve, la clientèle n'arrive pas. Le bondieusard a beau branler sa cloche personne ne vient. C'est désastreux !
La messe réunit jusqu'à sept personnes ; on a vu trois pelées et un galeux au vêpres ; quant aux offices du soir, il n'y a pas d'exemple qu'ils se soient célébrés devant quelqu'un.
Cette situation lamentable a excité le génie inventif du curé de notre village, et voici ce que ce vigilant pasteur a découvert pour la consolation des âmes dévotes.
« Si les fidèles ne viennent pas à mon église, c'est qu'ils vont ailleurs ! Et où donc ? Evidemment dans ces infâmes buvettes servies par des personnes du sexe damnable. Supprimons les buvettes et la foi refleurira. »
Bâcler une pétition fût l'affaire d'une minute. Recueillir des signatures a été une autre guitare !
Malgré les acrobaties du ratichon, il paraîtrait qu'à l'heure où nous écrivons ces lignes, la fameuse pétition a réuni trois signatures, y compris celle du curé et du sonneur de cloches.
Là, se bornera son succès.
Les buvettes à femmes ont été autorisées par l'administration, à condition par leurs gérants, d'observer les réglements de la police.
Ce n'est pas au curé, mais aux agents de l'administration de tenir la main à l'exécution des mesures d'ordre public.
Que M. le curé le sache !
Au cas où il l'aurait oublié, nous serions là pour le lui rappeler.

Guibollaud.


Le curé mentionné dans l'article est Joseph Santol (1853-1923). Il est le premier desservant attitré de la toute nouvelle église Saint-Sauveur, dont la construction avait commencé un an plus tôt et tout juste ouverte (la bénédiction des cloches n'aura lieu que le 14 juin suivant). On comprend alors aisément son désarroi devant le manque d'enthousiasme de la population pour assister à ses offices. Réclamer la fermeture des buvettes licencieuses devient dès lors une étape logique pour ramener les fidèles dans le droit chemin. Notons que le dit curé Santol sera par la suite en grave conflit avec la mairie pour de toutes autres histoires, puis inculpé beaucoup plus tard d'outrages aux mœurs et de traite d'enfants à la suite de ses activités dans divers orphelinats.

Concernant les buvettes tenues par des femmes à Cerbère, l'affaire n'est pas terminée et nous pourrons en lire la suite dans les prochains numéros !

Source : L'Avenir de Port-Vendres, Collioure, Banyuls du 31 mai 1885 [domaine public] (via le fonds numérisé de la Bibliothèque de Perpignan)
Photo de l'église : Bertrand Grondin [cc-by-sa]


Les articles concernant Cerbère sont à relire ici.


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jeudi 1 décembre 2016

Voyage en Salanque en 1906 (1)

Des vignes à la plage en passant par le bal

En août 1906, l'ingénieur agricole P. Carles, est invité par les frères Joué, de Saint-Laurent-de-la-Salanque, à venir inspecter les plantations de vignes de la région. Le journal L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 nous livre ses premières impressions. Il y décrit brièvement l'ambiance de Saint-Laurent-de-la-Salanque, ainsi que les préparatifs et l'organisation de la fête locale. Il termine avec une visite au Barcarès, dont le territoire à cette époque n'est pas encore une commune indépendante.

La suite des impressions de l'ingénieur Carles et le descriptif complet de la fête sont publiés dans les deux numéros suivants de L'Agriculteur moderne. J'en publierai les retranscriptions ultérieurement.

Précisons que la fête patronale de Saint-Laurent-de-la-Salanque décrite ci-dessous débute, comme il se doit, le 10 août, jour de la fête de saint Laurent, diacre du pape Sixte II, originaire d'Aragon et mort en martyr en 258 sur un gril.

Note : les intertitres sont de mon fait et ont été rajoutés pour aérer un peu le texte.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque


En Salanque



C'est le 9 août à 10 heures du soir que le train me déposait à Salces en compagnie de Léon Joué. Devant la gare, le breack de M. Jules Joué, bien éclairé, attelé d'un cheval gris, nous attend ; puis, nos bagages embarqués, nous voilà sur la route de Saint-Laurent. Salces traversé, on suit une route plate ; dans le lointain le phare de Port-Vendres apparaît ; nous voilà ensuite à Saint-Hippolyte, enfin à Saint-Laurent.


Après l'absorption de quelques bocks de bienvenue, je quitte les trois frères Joué et rentre dans la chambre qui m'est réservée. Très haute, très propre, avec une cheminée monumentale, sa fenêtre s'ouvre sur la grand'rue de Saint-Laurent. Le lit m'a paru quelque peu agréable car je ne me réveillai que très tard le lendemain. Au moment où je sors je trouve M. Jules Joué qui vient me rejoindre pour me faire visiter Saint-Laurent.


Saint-Laurent est sans contredit la capitale de la Salanque ; sa population de 4.600 habitants est joyeuse, affable, éprise de danse comme d'ailleurs toute celle de cette région. Les rues de la petite ville sont larges, bien aérées ; de vastes places s'y trouvent ça et là, quelques-unes complantées de beaux arbres. Ses environs sont riants. Plongées au milieu de vignes, de beaux platanes, de superbes saules, les maisons sont dominées par une tour carrée, le clocher de l'église.



Environs de Saint-Laurent et premier jour de fête


A noter que le manque d'eau et la difficulté de l'écoulement font que les ruisseaux sont d'une propreté douteuse, et malgré le soin qu'on a eu de les recouvrir, répandent des odeurs méphitiques. Heureusement que le vent souffle souvent et débarrasse l'atmosphère de ces émanations. Passons. A la sortie du village, sur la route de Torreilles, nous voyons bordant l'horizon la masse gigantesque du Canigou sur laquelle scintillent des neiges éternelles ; puis commencent les Corbières nues, grisâtres, monotones. Revenons maintenant à Saint-Laurent. C'est aujourd'hui que commence la fête de la localité. Les jeunes catalanes sortent de la messe. Elles sont charmantes sous leurs coiffes blanches ; il est malheureux même que la dernière mode ait fait sont apparition dans cette région ; le chapeau commence à remplacer la coiffe catalane et certes les filles de Saint-Laurent ne gagnent pas à s'affubler de voiliers ou de jardins suspendus. A midi les musiciens divisés en deux groupes, font le tour du village et donnent une aubade devant plusieurs établissements, tout comme ils l'avaient fait la veille au soir.

L'après-midi nous voilà attablés devant le
Café du Progrès, où je suis présenté à plusieurs Laurentins avec lesquels nous passerons du bon temps pendant notre séjour. Avec ces messieurs nous faisons une petite promenade jusqu'au bout de l'Agly, de là on voit Torreilles, Claira, St-Hippolyte noyés au milieu des vignes. Le lit de l'Agly est à peu près desséché et cependant, torrent plutôt que rivière, ce petit fleuve sort souvent de son lit, détruit les talus, arrache les vignes, ravage les cultures. Les habitants de Saint-Laurent pour prévenir les inondations ont creusé un grand fossé qui protège leurs terres contre les fureurs de l'Agly.

Des deux côtés de la route paraissent les vignes toutes de Carignan ; la récolte est bien réduite de ce côté, mais n'anticipons pas, les jours qui suivent seront consacrés à la visite du vignoble.
A notre retour à Saint-Laurent nous voyons sur une place un manège, des marchands de bonbons et de jouets divers. Les jeunes gens de la localité, filles et garçons, vont de la foire à la place publique où à 4 heures aura lieu le bal. Polka, mazurka, scottisch, valses, quadrilles, varsoviennes, tout est dansé avec une égale frénésie : on voit que la danse est la distraction la plus goûtée du pays et jusqu'à l'heure du repas, pour revenir à 9 heures, tout Saint-Laurent sera là.


La nuit venue je recommanderai aux étrangers, aux
gavachs comme disent les Catalans, donnant à ce mot le sens de barbares des latins et des grecs, de faire une petite promenade sur la route de Perpignan en attendant le bal. Toute la jeunesse de Saint-Laurent est là : que de belles choses on doit s'y dire !

Deuxième jour de fête


Le 11 est le deuxième jour de fête. Dans la matinée bail de las cuineras ou bail de las criadas, ce qui veut dire bal des cuisinières, bal des servantes. A cette heure-là, on ne paie pas, c'est le bal démocratique par excellence. Autrefois spécialement fait pour les cuisinières et les servantes, celles-ci étaient obligées de porter le tablier ; et comme cette danse à lieu de 11 heures à midi, c'est à dire à l'heure la plus intéressante de l'office, on risquait fort d'avoir le repas un peu négligé. Puisque nous parlons bal, indiquons rapidement l'organisation des bals catalans ou tout au moins celui de Saint-Laurent. Il existe ici un entrepreneur de bals publics et l'adjudication décide à qui reviendra cette fonction. Les concurrents en présence élèvent quelquefois le prix à une valeur considérable. Comment rentrent-ils dans leur frais ? Au milieu de chaque danse la musique s'arrête, les couples circulent les uns à la suite des autres faisant le tour du bal, une personne passe, on lui remet dix centimes et lorsque tout le monde a versé, on effectue la deuxième partie de la polka ou de la valse. Le bail de las cuineras est gratuit, le troisième jour de la fête on verse 30 ou 40 centimes et on danse toute la nuit.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La Pinède et le Chemin de l'étang au Barcarès


Premières impressions du Barcarès


Et maintenant partons pour Le Barcarès, annexe de Saint-Laurent-de-la-Salanque et située à 5 kilomètres. Sa population est de 600 habitants ; les dimanches et jours de fête, Rivesaltes, Saint-Hippolyte, Torreilles, Claira, Saint-Laurent, fournissent un nombre considérable de baigneurs. Le jour de la St-Roch, on se précipite au Barcarès, de véritables villages de tentes, de chariots, s'élèvent pendant un ou deux jours sur la plage. Tous les établissements sont envahis.

La route qui nous y conduit est bordée de hauts peupliers blancs ; près des vignes se trouvent les restes d'un canal d'irrigation qui devait arroser la Salanque mais qui, hélas ! une fois construit et à grand frais, ne put jamais amener une goutte d'eau à St-Laurent. Des deux côtés du chemin s'étendent les propriétés de M. Bartissol. Il essaie de gagner sur les terrains salés ; déjà une grande quantité de prés à disparu et l'on a essayé de complanter la surface avec du Solonis. D'une façon générale la plantation ne nous paraît pas fort belle, quoique nous rapportions de notre excursion en Salanque la conviction que le Solonis est le porte-greffe qui convient le plus aux terrains salés. Il est vrai que la première année, on n'obtient pas tout ce que l'on veut, parce qu'on n'a pas porté suffisamment de sable dans la pièce de terre ; les endroits qui en ont reçu le moins ou même pas du tout sont ceux qui subissent le phénomène du salant. Il est en effet une coutume suivie et qui donne de très bons résultats pour la culture de la vigne dans la région, c'est de porter chaque année, dans les terres salées, plantées en vigne, de grandes quantités de sable de l'Agly au moment où les animaux de la ferme sont à la période du repos. Peu à peu le sol est transformé et toutes les parcelles du sol sont utilisées. En passant, signalons dans le pays l'emploi de la charrue utilisée dans l'Aude. Nos brancards languedociens sont à peu près inconnus.

(à suivre)

P. CARLES
Ingénieur Agricole, Officier M. A.


Note : P. Carles utilise dans son compte-rendu le nom de Salces, forme courante à l'époque et en concurrence avec la forme Salses depuis le 13ème siècle. C'est bien Salses qui est la forme correcte correspondant à l'étymologie et au nom d'origine, Salsulae Fons (les sources salées), et que l'on utilise donc aujourd'hui.

Source : L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Illustrations :
* Carte postale de la Rue Arago à Saint-Laurent-de-la-Salanque : Editions Cristau [domaine public]
* Carte postale du Barcarès : Editeur inconnu début XXème siècle [domaine public]



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mardi 15 novembre 2016

Vol à l'église de Cosprons en 1881

Le voleur n'était heureusement pas bien malin

Dans la partie méridionale de la commune de Port-Vendres, à l'intérieur des terres, se trouve le hameau de Cosprons, en surplomb de l'anse de Paulilles. On y trouve une petite église romane dédiée à sainte Marie, construite au XIIème ou XIIIème siècle. Le journal La Publicité, dans son édition du 30 juillet 1881, nous informe qu'elle a été victime, à nouveau, d'un cambriolage. On s'active alors pour retrouver le coupable et les objets manquants.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église Sainte-Marie de Cosprons


Dimanche matin, 24, les habitants du village de Cosperons constataient, pour la deuxième fois, le vol sacrilège de leur église. Des bandits s'étaient introduits dans la chapelle, en soulevant le verrou intérieur par une ouverture de la porte de fer. On a pillé les troncs où étaient contenues les quêtes de l'enterrement de la veille ; un ornement sacerdotal et le calice ont également été enlevés. Le lendemain lundi, le bruit a couru à Banyuls que l'auteur du brigandage sacrilège avait été découvert et arrêté. Le proverbe catalan dit vrai :

Lo domini fa l'obra,
Ell mateix la dascobra !

Un inconnu se rendait en Espagne par le col de Banyuls en compagnie d'un habitant de Rabos. Arrivés sur le territoire espagnol, nos deux camarades jugèrent à propos de se rafraîchir à une fontaine d'eau glacée. L'inconnu tira, paraît-il, une coupe de calice pour boire et la présenta ensuite à son compagnon qui refusa de s'en servir, mais qui, ayant appris le matin même à Banyuls, le crime de Cosperons, signala l'inconnu aux gendarmes de Rabos. Il est actuellement sous les verrous et l'on attend son extradition, car le coupable est sous le coup d'un délit de droit commun.

Le trajet du cambrioleur


Au sud de Port-Vendres se trouve Banyuls-sur-Mer, commune frontalière que le voleur a donc logiquement traversée pour retourner se mettre à l'abri dans son pays (du moins le croyait-il). Depuis Cosprons [point vert], le chemin est direct vers le col de Banyuls (altitude : 361 m) [point rouge] qu'il faut atteindre pour traverser le massif des Albères et la frontière. Il y a tout de même 14 km à faire à pied, qu'un bon marcheur peut faire sans problème en moins de trois heures.  Arrivé au col, notre voleur pouvait alors se diriger vers les villages d'Espolla ou de Rabós, situés sur le versant sud des Albères.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le chemin depuis Cosprons jusqu'au Col de Banyuls


Cosprons ou Cosperons ?


On note que le journaliste utilise pour désigner le hameau le nom de Cosperons.  Malgré les apparences, ce n'est pas une erreur. En effet, même si la forme que l'on utilise aujourd'hui, Cosprons, existe au moins depuis le XVIème siècle (après avoir évolué depuis Collis Profundis, « Cols profonds », que l'on relève en 1197), elle est en concurrence durant les XVIIème et XVIIIème siècles avec celle de Cosperons, rappel du Cos Peron que l'on trouve parmi d'autres variantes du nom au XIVème siècle pour désigner ce lieu. Cet article montre qu'en 1881, l'usage semble encore hésiter entre les deux formes.

Sources
Article : La Publicité du 30 juillet 1881 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan
Toponymie : Lluís Basseda, Toponymie historique de Catalunya Nord, t.1, Prades, Revista Terra Nostra, 1990

Illustrations
Photo : El Caro [cc-by-sa] via Wikimedia Commons
Carte : Les contributeurs d'OpenStreetMap [cc-by-sa]

Tous les articles à propos de Port-Vendres sur ce blog sont à relire ici.


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vendredi 4 novembre 2016

Les caves de Byrrh sur FR3 en 1975

Les caves de Byrrh, installées à Thuir, sont depuis longtemps connues dans le département et ailleurs non seulement comme lieu de production du célèbre apéritif éponyme (créé en 1866, marque déposée depuis 1873), mais aussi pour sa gigantesque cuve de chêne revendiquant le titre de plus grand fût au monde, avec sa capacité de 10 002 hectolitres.



Les archives de l'INA m'ont permis de retrouver un petit reportage diffusé au journal télévisé de FR3 Montpellier le 23 août 1975. On y apprend notamment que les caves se visitent alors exclusivement du 15 juillet au 15 août. De plus, la visite et la dégustation à la fin du circuit sont toutes deux gratuites ! De nos jours, les caves se visitent toute l'année, mais l'entrée est à 4,5 € (dégustation comprise).



Note : Si la lecture de la vidéo ne fonctionne pas sur votre téléphone, cliquer sur le le lien du site de l'INA ci-dessous.


Source : le site de l'INA
Copyright : FR3 Montpellier

Illustration : Publicité pour le Byrrh par Victor Leydet (1861-1904) [domaine public]

Pour rappel, cet autre article de ce blog sur le Byrrh à relire ici.


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samedi 29 octobre 2016

Ambiance au théâtre de Céret en 1884

Des acteurs au niveau et des spectateurs enthousiastes


Le journal Al Galliner est un ancien hebdomadaire paraissant jadis à Perpignan dans les années 1880. Son objet principal était constitué de chroniques sans aucune pitié des principaux spectacles de la ville, en majorité les pièces de théâtre ou les opéras présentés au théâtre municipal. C'était aussi une tribune féroce (et souvent drôle) envers la politique culturelle de la municipalité et parfois envers les artistes eux-mêmes. Enfin, le journal se plaisait également à rapporter les bruits de couloir, les rumeurs du moment ou toute autre histoire insolite alors objet de discussion dans le milieu perpignanais, souvent en en faisant des récits amusants.

Mais Al Galliner ne se cantonnait pas toujours exclusivement à Perpignan, ainsi que le prouve son numéro du 10 février 1884, dans lequel nous est décrite avec enthousiasme l'ambiance au théâtre de Céret, à tel point que l'on aurait presque l'impression d'y être !

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales


Al Galliner partout


Théâtre de Céret. - Car à Céret il y a un théâtre. Ne vous attendez pas, si vous y allez, à vous trouver dans une salle luxueuse ou seulement confortable, ni loges ni fauteuils mais des chaises et des planches. Une grande cave débarrassée de ses tonneaux, au fond de laquelle on a dressé une scène ; quelques vieux décors, un rideau très défraîchi représentant un paysage, tel est ce théâtre. Ah ! j'oubliais, le directeur craignant un auditoire turbulent a eu soin de faire peindre sur le mur : Il est défendu de crier. Mais un Cérétois né malin a gratté une lettre du dernier mot si bien qu'il est maintenant dangereux de lire à haute voix la dite inscription.

Mais quelle foule, grand Dieu ! Il ne faudrait pas songer à trouver place une demi-heure avant le lever du rideau. Bien plus, les personnes ayant des places réservées ont toutes les peines du monde à traverser la cohue des gens qui se pressent contre les murs.

Dimanche dernier on donnait la première représentation de Lazare le Pâtre. Les rôles ont été fort biens tenus ma foi ! dans ce drame si émouvant et de longue haleine. - Le Pâtre Salviati a très vivement impressionné le public, Come de Médicis a été imposant de sagesse et de dignité dans ses jugements. Très bonne la duchesse de Médicis.

En somme, la troupe a été écrasée sous les applaudissements du public et la collecte faite par Mme Allau a du être, croyons-nous, très fructueuse.

Nous avons remarqué dans la salle l'élite de la société de Céret.

M. Roussel ne peut manquer de faire recette tous les jours de spectacle, mais nous lui recommandons de veiller à ne pas laisser entrer plus de monde que la salle ne peut en contenir, il pourrait lui arriver quelque désagrément.

Un passant.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Illustration de H. Taxardo en 1840 pour l'Acte III scène XI de Lazare le Pâtre

Une salle de spectacle à Céret...


De nos jours et depuis plusieurs décennies déjà, Céret dispose d'une véritable salle de spectacles : la Salle de l'Union (reconstruite récemment). En 1884, il fallait se contenter d'une cave à vin, d'une scène rudimentaire, et de chaises et de bancs. Mais ni la motivation des acteurs ni celle du public ne faisaient défaut, c'est le principal, et la petite ville de Céret (3800 habitants à l'époque) pouvait ainsi elle aussi avoir sa saison théâtrale.

...pour les Cérétois ou les Cérétans ?


On remarque que le journaliste qualifie les habitants de Cérétois, alors qu'aujourd'hui (et depuis longtemps déjà) c'est le terme de Cérétan qui est utilisé. Le Dictionnaire géographique et administratif de la France de Paul Joanne, paru à la fin du XIXème siècle et qui donne les gentilés pour toutes les communes de France, indique que l'on dit Cérétois, tout en précisant que localement on préfère l'usage de Cérétenc et Cérétenque (de la même manière que l'on qualifie encore par exemple les habitants de Banyuls, les Banyulencs), forme elle aussi désormais tombée en désuétude.

Un mot sur le spectacle


La pièce représentée ce jour là est Lazare le Pâtre. Jouée pour la première fois à Paris en 1840, ce n'est donc pas une nouveauté, mais une pièce à succès de Joseph Bouchardy (1810-1870), auteur de nombreuses pièces très populaires (et souvent longues), aux intrigues passablement compliquées et pleines de rebondissements.
Lazare le Pâtre est une pièce en quatre Actes avec Prologue et l'histoire se passe près de Florence, en Italie, vers 1440. L'image ci-dessous montre la liste des personnages telle que publiée en 1840.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Les personnages de Lazare le Pâtre


Sources
Al Galliner  du 10 février 1884 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan
Paul Joanne (dir.), Dictionnaire géographique et administratif de la France et de ses colonies, Hachette, 1890-1905 [domaine public] via Gallica (article sur Céret)

Photos : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]
Illustration pour l'Acte III scène XI : H. Taxardo [domaine public]

Retrouvez ici tous les articles de ce blog concernant Céret.


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vendredi 9 septembre 2016

Un président de poids au Conseil général en 1910

Le mobilier du Conseil général mis à l'épreuve


Le docteur Jean Mirapeix, ancien maire du Boulou, fut brièvement Président du Conseil général des Pyrénées-Orientales, de 1910 à début 1912. Le journal La Veu del Canigó du 5 novembre 1910 nous donne son avis sur le personnage lors de son intronisation en tant que président, agrémenté en prime d'une caricature du nouvel élu. Notons au passage que bien que se moquer du physique des personnalités publiques soit sans doute beaucoup moins pratiqué dans la presse de nos jours (quoique différemment), cela se fait sans doute toujours un peu pour les politiques et les hommes d'affaires, que l'on a souvent tendance a considérer comme trop bien nourris, ceci excusant cela.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le docteur Mirapeix


Silhouettes

Un Président de poids

Le département des Pyrénées-Orientales est un des plus petits départements de France ; il vient de se classer au nombre de ceux qui ont le président le plus confortable.
On sait, en effet, que, depuis la dernière session du Conseil général, M. le Dr Mirapeix, ancien maire du Boulou, un respectable cent kilos, a été désigné pour diriger les débats de l'Assemblée.
Lorsqu'il prit place au centre du bureau, un craquement formidable fut entendu, le fauteuil poussa de douloureux gémissements (les meubles de l'endroit ont été depuis fort longtemps ébranlés du reste par les cris aigus comme des vrilles d'une demi-douzaine de Jules Pams), ses rotondités débordantes firent craquer les ressorts.
Tous les citoyens présents répondirent par un soupir de soulagement :
- « Enfin ! Voilà un Président qui remplira bien sa fonction et sa chaise curule ! »
Seuls MM. Parès et Batlle restèrent indifférents. On dit même qu'ils n'étaient pas satisfaits de l'arrivée subite et imprévue de cet outsider qui avait été choisi pour les écarter.
Mais à eux deux ils n'arrivent pas à faire le poids de l'autre. Et alors ?
Qu'ils commencent par mettre du ventre !
Pour M. Batlle, je crains fort qu'il ne soit jamais qu'un homme de petit... pois.

N.ck 


Les différents journaux nationaux annoncent sa mort ayant eu lieu le 13 janvier 1912.

Voici pour exemple la nécrologie parue dans Le Temps du 14 janvier 1912.

On annonce la mort au Boulou, arrondissement de Céret, du docteur Jean Mirapeix, conseiller général radical du canton de Céret, président depuis deux ans de l'assemblée départementale des Pyrénées-Orientales. Le docteur Mirapeix avait joué un rôle important dans la politique du département.

Sources :
* La Veu del Canigó du 5 novembre 1910 [domaine public], via le fonds numérisé de la bibliothèque de Perpignan.
* Le Temps du 14 janvier 1912 (lire en ligne) [domaine public], via Gallica.
Caricature : Henriot, dans La Veu del Canigó du 5 novembre 1910 [domaine public].



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