mercredi 28 février 2018

Le Castillet et les remparts de Perpignan en 1821

Envoyés par l'Etat français pour parcourir les Pyrénées d'ouest en est en 1821, Joseph Antoine Cervini et Antoine Ignace Melling ont partagé leurs impressions dans un ouvrage paru en 1830 (Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises...), dont je poursuis ici la retranscription.

Nous avons pu voir dans les articles précédents les premières étapes de leur voyage dans le département des Pyrénées-Orientales.


Dans le précédent compte-rendu, Cervini concluait par ces mots : Nous hâtames notre marche, de manière que nous nous trouvâmes à la porte Notre-Dame et nous la franchîmes précisément à l'instant où le tambour de la retraite annonçait qu'elle allait se fermer.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La porte Notre-Dame et le Castillet de nos jours.


La dite porte Notre-Dame était justement défendue par le Castillet, dont Cervini va nous faire une belle description, ainsi que de l'aspect général des remparts de la ville. Mais avant cela, il n'oublie pas que son ouvrage s'adresse à des Parisiens plutôt qu'à des provinciaux, et il prend donc la peine de faire un petit rappel historique sur la province du Roussillon, et ce tout en prenant soin de citer ses sources !

Porte Notre-Dame à Perpignan

Ce n'est que dans le XIe siècle que l'histoire fait mention de la ville de Perpignan. Cette ville, capitale du Roussillon (1), fut léguée sous ce nom par Guinard, son dernier comte, à Alphonse II, roi d'Aragon, en 1172, et ce prince qui la fit entourer de remparts y mourut à la fin du XIIe siècle. Dans le partage que Jacques I fit de ses États entre ses enfants en 1262, le Roussillon échut à don Jacques qui prit le titre de Roi de Majorque. Ce prince mit aussi tous ses soins à faire fortifier la ville de Perpignan où il établit sa résidence. Le fortin qui commande la Porte Notre-Dame fut construit alors sur la petite rivière de la Basse pour mettre à couvert la ville du côté de la France, et on l'appela Castillet ou petit château pour le distinguer du Castel ou château, nom affecté à la partie de la citadelle où se trouve le donjon. Le Castillet a beaucoup de rapport par son architecture avec les monuments construits en Espagne du temps de la domination des Maures. Il est bâti en briques, et son architecture mérite d'autant plus de fixer l'attention que c'est la seule de son genre qui existe en France. La planche suivante en donne l'aspect (2).

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La porte Notre-Dame à Perpignan en 1821.
(Cliquer sur l'image pour l'agrandir)



La ville de Perpignan avec son enceinte de figure ovale, se trouve sur la rive droite de la Tet et dans l'emplacement d'une ancienne ville municipale qui portait le nom de Fluvius Ebusus. Elle s'étend en partie dans la plaine, en partie elle s'élève sur une colline, et le mouvement du terrain où elle est bâtie en rend l'aspect moins monotone et plus agréable, en empêchant du moins que la majeure partie des maisons ne soient cachées derrière ses murs. Les remparts, bâtis en briques, entourés de bons fossés et d'une très grande élévation, sont flanqués de bastions avec des tenailles, des demi-lunes et des chemins couverts. La ville est baignée par la petite rivière de la Basse dont le cours sépare les anciennes fortifications des nouvelles, construites d'après le système et les tracés de Vauban. Elle a trois entrées principales : la première est la porte Notre-Dame où aboutit la route de Narbonne dont nous avons parlé ; la seconde est-celle de Saint-Martin ou d'Espagne, et la troisième ouvre la voie qui conduit à la mer en passant par le village de Canet dont elle porte le nom. Il en existe cependant encore une autre appelée porte du Sel, mais elle sert uniquement de communication des fortifications de la place à Ville-Neuve.

Notes
(1) Cette contrée tirait ce nom de la ville de Ruscino, capitale des Sardones, peuples qui étaient de la dépendance de la Gaule narbonnaise. Du mot Ruscino on a fait Rossilio ou Roussilio et enfin Roussillon. Au démembrement de l'empire romain, Charlemagne et son fils Louis-le-Débonnaire la divisèrent en comtés de Roussillon et de Conflans.
(2) C'est dans la Géographie du département des Pyrénées-Orientales dont M. F. Jalabert, ancien député est l'auteur, que nous avons puisé une partie des faits historiques et des renseignements statistiques que nos recherches et nos observations n'auraient pu nous fournir. Ces emprunts faits au profit de nos lecteurs sont de notre part un hommage sincère rendu au savoir d'un des hommes les plus recommandables et les plus distingués de ce département.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Castillet en 1905, avant démolition du bastion.


Note 1 : La Géographie du département des Pyrénées-Orientales de F. Jalabert, citée par Cervini, était parue à Perpignan en 1819 chez Tastu. (notice BnF)
Note 2 :  On sait aujourd'hui que Perpignan n'a jamais porté le nom de Fluvius (ou Flavius) Ebusus. Cette idée est venue au 17e siècle d'une inscription ancienne trouvée dans la ville et plutôt en rapport avec Ebusus, ville des Baléares devenue Ibiza.

Source texte et illustration : Voyage pittoresque dans les Pyrénées françaises et les départements adjacents (1830) [domaine public] via Rosalis (Bib. num de Toulouse)
Crédit photo Castillet de nos jours : H2k4 [cc-by-sa] ,via Wikimedia Commons
Crédit carte postale 1905 : ND phot. [domaine public, via Wikimedia Commons


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dimanche 14 janvier 2018

Duel au Perthus en 1886

Après avoir été rédacteur en chef du journal de Perpignan L'Eclaireur de 1884 à 1886, Auguste Manoury (1855-1907) fonde son propre journal, Le Radical des Pyrénées-Orientales, le 1er mai 1886. Fervent radical-socialiste, défenseur des ouvriers et des coopératives et journaliste se voulant incorruptible, il donne l'explication de son départ précipité dans le premier numéro du Radical.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
« Le Radical des Pyrénées-Orientales » du 1er mai 1886 (n°1).


C'est pour répondre au vœu de la grande majorité des actionnaires du journal « L'Eclaireur », frauduleusement dépossédés de la direction de leur organe, que nous avons fondé « Le Radical des Pyrénées-Orientales ».

Les relations sont donc logiquement tendues entre les deux journaux.

Le 4 mai, Le Radical publie le communiqué suivant :
A « L'Eclaireur ».- Sous le titre « Réponse au Radical », l'Eclaireur publie des documents sans valeur dont nous démontrerons, jeudi, l'inanité.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
« L'Eclaireur » en 1884.

A peine trois jours plus tard, un article de L'Eclaireur provoque de nouveau un incident, à un tel point qu'Auguste Manoury semble personnellement offensé.

Le Radical des Pyrénées-Orientales du 8 mai 1886

Procès-verbal

L'an mil huit cent quatre-vingt-six et le vendredi sept mai.
Messieurs Ulysse Crouzet et Aimé Bordo se sont présentés pour M. Manoury, rédacteur en chef du Radical, au bureau de la rédaction de l'Eclaireur à l'effet de demander à M. Louis Vincent rédacteur en chef de ce journal, une réparation par les armes au sujet de l'article paru dans le journal l'Eclaireur pourtant la date du 7 mai 1886 ayant pour titre : « Au rédacteur du Radical », reconnu offensant pour M. Manoury.
M. Vincent a constitué comme témoins MM. Jacques Pons et François Tiné, de Rivesaltes, qui se sont abouchés avec les témoins de M. Manoury et ont décidé que ce dernier tout en étant l'offensé en accordait les prérogatives à M. Vincent.
En conséquence, une rencontre aura lieu à l'épée de combat ; le combat cessera dès que l'un des adversaires sera reconnu incapable de continuer.
Fait en double à Perpignan le 7 mai 1886.

Pour M. Manoury,
U. Crouzet
A. Bordo

Pour M. Vincent,
J. Pons
F. Tiné

---


A la suite du procès-verbal du 7 mai, une rencontre a eu lieu à la frontière aujourd'hui samedi huit mai à six heures du matin.
A la première reprise Monsieur Manoury a été atteint à l'épaule droite et au moment où il baissait son épée, il a été atteint au flanc droit.
Le médecin ayant constaté que Monsieur Manoury n'était plus capable de continuer, les témoins ont déclaré l'honneur satisfait.
Fait en double au Perthus le 8 mai 1886.

Pour M. Manoury :
U. Crouzet
A. Bordo

Pour M. Vincent :
J. Pons
F. Tiné


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Un duel à l'épée en France en 1888.


Le Radical du 13 mai 1886 rapporte la lettre d'excuses de Louis Vincent, rédacteur en chef de L'Eclaireur, après leur duel au Perthus.

On lit dans L'Eclaireur d'hier :
Par la voie de son journal, M. Manoury m'adresse un reproche mérité. Comme jamais, même aux dépens de mon amour-propre, je n'ai hésité à reconnaître loyalement mes torts, je n'hésite pas à déclarer que la lettre qui m'a été communiquée par MM. Pons et Tiné lui était bien réellement destinée.
J'ai eu tort de ne pas faire cette déclaration dans le journal L'Eclaireur.
Je n'ai eu sous les yeux la correspondance et la carte remises par MM. Crouzet et Bardo qu'un seul instant, samedi à midi, et j'ai dû garder la chambre les deux jours qui ont suivi notre rencontre. C'est là une légère attnuation de ma faute.
J'ai commis une erreur que je regrette et je prie mon ancien adversaire d'excuser le retard que j'ai mis à le reconnaître.

Louis Vincent.

Je n'ai malheureusement pas pu retrouver le numéro de L'Eclaireur du 7 mai 1886 contenant l'article mettant en cause Auguste Manoury au point de devoir défendre son honneur dans un duel dont il ressort d'ailleurs blessé (quoique le mot d'excuse de M. Vincent montre qu'il en est lui aussi ressorti éprouvé).

Il va de soi en tout cas que le duel s'est fait à la frontière afin d'éviter d'éventuelles poursuites judiciaires. En effet, même si les duels restaient encore relativement courants en cette fin de 19e siècle, le fait de provoquer un décès pouvait faire risquer la peine de mort au survivant.

Sources :
* Le Radical des Pyrénées-Orientales des 1er, 4, 8 et 13 mai 1886 [domaine public] (via le fonds numérisé des Bibliothèques de Perpignan)
* Une biographie d'Auguste Manoury sur le site charlesfourier.fr
Crédits images :
* Bandeaux journaux : Fabricio Cardenas [cc-by-sa] via le fonds numérisé des Bibliothèques de Perpignan.
* Duel : Le duel Floquet-Boulanger, illustration anonyme parue dans le Diario Illustrado (Portugal) du 2 août 1888 [domaine public]


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lundi 13 novembre 2017

Boule d'Amont le 7 juin 1815

Je poursuis avec la commune de Boule-d'Amont mes retranscriptions concernant les archives de la période des Cent-Jours en 1815 dans le département des Pyrénées-Orientales. Nous allons voir qu'à l'instar de la plupart des communes déjà traitées, le maire de Boule-d'Amont a dû, lui aussi, laisser sa place à un sujet sans doute plus fidèle à l'Empereur en ce 7 juin 1815.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La mairie de Boule-d'Amont.

Note : le texte est retranscrit tel quel, sans modification de l'orthographe et suivant le contenu de chaque ligne.

Ce jourdhui septieme jour du mois de juin de lan mil
huit cent quinze, nous Toubert Dominique maire en éxercice de la
commune de Boule d'amont du troisiéme arrondissement du departement
des Pyrenées Orientales d'après la lettre de monsieur le sous préfet en
date du trois du courant mois de juin à laquelle était joint un arreté
de monsieur le préfet sous la date du premier juin courant par lequel
il ordonne d'aprés avoir vu le procès verbal des operations de lassemblée
primaire de cette commune de Boule d'amont en date du vingt-un mai
dernier d'installer le sieur Damien Blanc pour occuper la place de maire
et le sieur Damien Ollet pour occuper celle d'adjoint élus par l'assemblée
primaire de cette commune le sus dit jour et en outre de leur faire preter
le serment préscrit par l'article cinquante six du Senatus consulte du
vingt huit floreal an douze incéré au premier article du decret
imperial du huit avril dernier Bulletin n°12 concu en ces termes -
« Je jure obeissance aux constitutions de l'empire et fidelité
« a l'empereur » -.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Un extrait du texte.


En consequence aÿant convoqué les sieurs designés au local
ou se tiennent ordinairement les seances municipales et nous nous sommes
aussi enjoint deux membres du conseil municipal ainsi que deux autres
particuliers de cette commune. Avant tout nous avons fait lecture
de la lettre et arreté ci dessus precités et ensuite nous avons fait metre
les sieurs Blanc et Ollet en notre presence et avons prononcé mot
à mot le serment ci contre lequel a été repeté 1° par le sieur Damien
Blanc 2° par le sieur Damien Ollet. Aÿant tous les deux la main
levée que d'après cette formalité remplie conformement a la loi avons
declaré et prononcé que le sieur Blanc Damien en éxecution des ordres
ci dessus precités était dès ce moment installé maire de cette commune
et le sieur Damien Ollet en execution des memes ordres était des ce moment
installé adjoint au maire de cette commune et que chacun d'eux
remplirait ces fonctions en leur dite qualité dans cette commune de Boule
d'Amont et que d'après cette installation par nous faite ils seront reconnus
par leurs administres respectifs tels que la loi le veut et avait ordonné
conformement à la lettre ci dessus prescrite de monsieur le sous prefet que
proces verbal serait redigé sur le registre de la mairie de cette installation
et que copie conforme serait éxpediée à monsieur le sous préfet pour lui
constater l'éxecution des ordres ci dessus énoncés que Damien Blanc a signé
ainsi que Damien Ollet avec nous maire en exercice, fait et dressé à
Boule damont le jour mois et an que ci dessus. - Toubert maire Blanc
maire installé et Ollet. - Pour copie conforme. -

[Signature de Toubert maire]

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Signature du maire sortant Dominique Toubert.


N'ayant pas trouvé en ligne de liste des maires de Boule-d'Amont, je ne peux dire depuis quand Dominique Toubert était maire de la commune. Je n'ai pas trouvé d'informations sûre sur lui, bien qu'il existe un Dominique Joseph Tubert, né en 1763 et mort en 1818, fils d'un Joseph Tubert né à Boule-d'Amont. De Tubert à sa prononciation phonétique Toubert, il n'y a qu'un pas, d'autant plus qu'il existe encore un Mas Tubert à Boule-d'Amont. Quoi qu'il en soit, si c'est lui qui a rédigé le texte, c'est en tout cas quelqu'un de relativement éduqué, du fait de son écriture régulière et de la quasi absence de fautes (hormis les accents dont l'emploi est toujours un peu aléatoire à cette époque) et malgré le style très administratif du courrier qui correspond peut-être à un modèle envoyé par la préfecture.

Remplacé en ce 7 janvier 1815 par Damien Blanc, le nom de ce dernier apparaît dans le registre des mariages de Corsavy en 1829, étant le père d'Alexandre Blanc, « propriétaire à Boule-d'Amont » qui se marie alors avec une demoiselle originaire de Boule-d'Amont également mais vivant à Corsavy (à quelques kilomètres plus au sud). Je ne sais pas non plus jusqu'à quand Damien Blanc a exercé le mandat de maire.

Concernant le nouvel adjoint au maire, Damien Ollet, une personne de ce nom est bien née à Boule-d'Amont le 14 mars 1778 et exerçait le métier de chirurgien. Il aurait donc eu 37 ans au moment de sa nomination.

Avis aux lecteurs de cet article : n'hésitez pas à transmettre des informations sur ces personnes si vous en avez !

Sources :
* ADPO, 2M37
* Dominique Toubert  : Geneanet
* Damien Blanc : Cortsavi sempre
* Damien Ollet : Geneanet

Illustrations :
* Photo de la mairie : MartinD [cc-by-sa] via Wikimedia Commons
* Photos du texte : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]


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samedi 21 octobre 2017

Sobre mariage à Joncet en 1880

Situé en Conflent, le hameau de Joncet fait depuis longtemps partie du territoire de Serdinya, à l'ouest duquel il se trouve. On le traverse généralement sans vraiment y prêter attention lorsque l'on suit la route N116 pour monter en Cerdagne, l'essentiel des maisons étant en contrebas, de même que le chemin qui mène à la gare du train jaune.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le hameau de Joncet

On peut lire dans  le journal de Prades « Le Canigou » daté du 10 juillet 1880 le récit d'un mariage ayant eu lieu dans ce hameau, depuis les préparatifs jusqu'au jour de la noce. Nul véritable drame ici qui justifierait son inclusion dans la rubrique des faits divers, mais toutefois un singulier contretemps que le journaliste de l'époque, avec le talent de raconteur qu'avaient les membres de cette profession en ce temps, arrive à transformer en une bonne histoire.

Nous ne savons s'il nous faut qualifier de vol ou de mauvaise farce la singulière histoire qui s'est passée ces jours-ci à Joncet, commune de Serdinya.

M. Michel Acézat, bon propriétaire de l'endroit, mariait sa fille ; on était arrivé à la veille de la cérémonie, et parents et amis s'occupaient avec activité des préparatifs du festin.

Pendant que les uns plumaient des volailles, que les autres donnaient le coup de grâce à d'innocents agnelets ou à d'inoffensifs lapins, que les ménagères modèles fourbissaient la vaisselle, les jeunes gens organisaient une petite sauterie d'essai : c'est que depuis la dernière fête locale, on n'avait pas dansé à Joncet, et il était bon de s'assurer que l'on était en état de faire bonne figure au bal de noce, le lendemain.

L'essai réussissait au-delà des espérances et l'entrain était à son comble, lorsqu'une grande clameur retentit dans le camp des sacrificateurs - lisez cuisiniers. - L'un deux avait eu l'idée toute naturelle de mettre en bouteilles, le vin renfermé dans une outre et qui attendait dans la fraîcheur du cellier, le moment de son entrée en scène. Hélas ! hélas ! Comment peindre une pareille stupéfaction ? L'outre aux flancs rebondis, que plus d'un convive avait complaisamment caressée du regard, gisait à terre flasque et dégonflée, complètement débarrassée du nectar vermeil qu'elle avait contenu.
Toutes les recherches furent inutiles pour découvrir le ou les audacieux voleurs, de même qu'il fut impossible de se procurer d'autre vin.

Pourtant, il fallait se marier, des parents étaient accourus de plusieurs kilomètres ; le maire, le curé, le festin, tout était prêt. On se maria donc, et on assure même que l'on rit tout de même, en buvant de l'eau, car le miracle des noces de Cana ne fut pas renouvelé, notre siècle impie n'étant pas digne d'une telle faveur.

C'est égal ! Boire de l'eau à une noce, dans notre vieux Roussillon, voilà un fait qui mérite de trouver sa place dans les Éphémérides roussillonnaises.

Souhaitons aux jeunes époux de Joncet et à leurs invités d'être bientôt comme les montagnards de la Dame blanche « réunis » pour une fête où cette fois le vin ne manquera pas.

Note 1 : Il n'y a pas de véritable église à Joncet, mais une chapelle dédiée à Saint-Jean-Baptiste. Le mariage y a-t-il été célébré ? Ou était-ce plutôt dans l'église paroissiale Saint-Côme-et-Saint-Damien de Serdinya ? L'article ne le précise pas, quoique la deuxième option semble la plus probable, la chapelle n'ayant sans doute pas la capacité d'accueillir l'affluence importante qui est généralement celle des mariages.

Note 2 : Les Éphémérides roussillonnaises sont à l'époque une rubrique régulière du journal Le Canigou indiquant les événements remarquables s'étant produit en Roussillon chaque jour de l'année.

Note 3 : Pour ceux à qui l'éducation religieuse ferait défaut, l'épisode des noces de Cana est celui où Jésus change l'eau en vin, miracle malheureusement non reproduit à Joncet.

Note 4 : La Dame blanche ne fait pas référence à un légendaire fantôme, mais plutôt à l'opéra-comique du même nom composé par Boieldieu en 1825. On y trouve une histoire de montagnards écossais, parmi lesquels l'un deux cherche son amour perdu... la fameuse dame blanche.

Source :  « Le Canigou » daté du 10 juillet 1880 [domaine public] via le fonds numérisé de la bibliothèque de Perpignan.
Photo : Jack Ma [cc-by-sa] via Wikimedia Commons


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samedi 5 août 2017

Une couleuvre géante à Sournia en 1907

On peut lire dans La Montagne du 22 juin 1907 et Le Réveil catalan du 23 juin 1907, mot pour mot, un même article relatant la mésaventure d'un berger de Sournia. Celui-ci se trouve confronté à un serpent de taille inhabituelle, au point d'être capable de pouvoir étrangler une de ses chèvres ! Il parvient à le tuer.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Une couleuvre de Montpellier

Sournia

Chèvre étranglée par une couleuvre. - Ces jours derniers, le chevrier du hameau de Combous, commune de Sournia, faisant paître son troupeau sur les contreforts de Cournevieille, s'aperçut, avec stupéfaction, qu'une énorme couleuvre s'était élancée au cou d'une chèvre. Cette dernière fut vite étranglée, sans que le berger osât se porter à son secours. Néanmoins, quelques jours après, le chevrier, armé d'un fusil, réussit à tuer cette couleuvre énorme, qui constituait un véritable danger pour les troupeaux, voire même pour les bergers.
Ce spécimen, de très rare grosseur sur nos régions, mesure trois mètres de long.

Le Canigou du 22 juin 1907 nous apporte une précision : le nom de l'auteur de l'exploit.

Sournia. - Etranglée par une couleuvre. - Le sieur Delès, de la métairie de Courbons, vient de tuer ces jours-ci une couleuvre ne mesurant pas moins de trois mètres de long.
Cette bête dangereuse avait quelques jours auparavant étranglé une chèvre en l'enlaçant autour du cou.
C'est la première fois qu'on voit dans nos parages une couleuvre de pareille grosseur.

Parmi les sept espèces de couleuvres présentes en France et notamment dans le sud de la France, la plus grande est la couleuvre de Montpellier,  dont les mâles peuvent atteindre une taille déjà respectable de 2 mètres, certains spécimens exceptionnels pouvant aller jusqu'à 2,50 mètres. L'individu tué à Sournia est donc extraordinaire par ses dimensions ! Bien que non venimeux et la plupart du temps sans danger pour les humains, ce serpent inhabituel constituait sans doute par sa taille un danger pour ce pauvre berger et son troupeau.

Le lieu mentionné, Combous ou Courbons selon les journaux, est en fait le Mas Courbous (Corbós), habitation isolée à l'ouest du village de Sournia et située à plus de 600 mètres d'altitude. On y trouve accolé au mas une église romane du 12e siècle, dédiée à Saint-Just, ainsi que les ruines d'un château sans doute du 11e siècle. Il y avait jadis en ce lieu une famille de seigneurs de Corbós, dont plusieurs membres furent templiers.

Le lieu de patûrage, Cournevieille, semble correspondre sur la carte au ravin de Coumoubeille, situé juste à l'ouest du mas.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Vue aérienne des environs du Mas Courbous


Sources :
* La Montagne du 22 juin 1907 [domaine public]
* Le Réveil catalan du 23 juin 1907 [domaine public]
* Le Canigou du 22 juin 1907 [domaine public]
* Cartes IGN, via le site Géoportail
* Faits historiques : Jean Sagnes (dir.), Le pays catalan, t.2, Pau, Société nouvelle d'éditions régionales, 1985

Illustrations :
Couleuvre de Montpellier : Alexandre Roux [cc-by-sa]
Vue aérienne : © IGN


A lire aussi sur ce blog : Record de longévité à Sournia en 1897


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dimanche 11 juin 2017

Arrivée du Lydia au Barcarès en 1967

Le Barcarès fête ce 11 juin 2017 le cinquantième anniversaire de l'ensablement du navire Le Lydia, devenu tout naturellement le symbole phare de la station balnéaire et un lieu d'attraction et de loisirs aussi bien des touristes que des locaux.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Le Lydia en 2005

Résumons brièvement l'historique du Lydia. Bateau de croisière construit au Danemark en 1931 pour une compagnie australienne sous le nom de Moonta, puis vendu en 1955 à une compagnie grecque qui le rebaptise Lydia, il est désarmé et racheté en 1966 par la SEMETA, société d'équipement des Pyrénées-Orientales, dont le président n'est autre que le sénateur Gaston Pams, avec le projet que l'on sait, sorte de cerise sur le gâteau au sein du projet de développement de la Mission Racine.

Le reportage qui figure ci-dessous, réalisé à l'époque, dure un peu plus d'une demi-heure et présente notamment la dernière étape des travaux qui fut sans doute aussi la plus délicate : l'ensablement du navire. On y voit aussi deux interviews très intéressantes : d'abord Gaston Pams et ses projets d'aménagement du navire et de développement des infrastructures, puis Georges Candilis, l'architecte visionnaire qui de 1964 à 1972 redessine le littoral, urbanise et définit les projets immobiliers. On y apprend notamment que pour faciliter la paperasse administrative, Le Lydia une fois désarmé est déclaré comme un simple "engin flottant" et non plus comme un navire car, de fait, il n'était plus apte à naviguer (plus de moteurs, etc) !

Pour ceux qui n'auraient pas le temps de voir le film en entier, j'ai pris la peine ci-dessous d'en détailler le synopsis.

Entre hier et demain Le Barcarès
Reportage de Pierre Dumayet
Réalisation de Jean Pollet
31 min 57 s

0:00 Comment était Le Barcarès d'avant ? Des pêcheurs et des cabanes...
3:00 Evocation du creusement du chenal pour faire avancer le Lydia et départ du Lydia depuis Marseille trainé par des remorqueurs.
4:00 Arrivée avec un peu trop de vent le jour J, manœuvres.
7:30 Entrée dans le chenal, l'opération a duré 8 heures.
8:00 Interview de Gaston Pams, président de la SEMETA et sénateur des Pyrénées-Orientales :  détails sur l'acquisition du Lydia et projets d'aménagement à l'intérieur.
11:00 Interview de badauds.
12:30 Suite des travaux avec ensablement (6 millions de m3 de sable).
14:30 Viabilisation du terrain en même temps et construction des routes.
15:00 Interview de Georges Candilis chef du projet d'aménagement du Barcarès : ports et routes.
19:30 Gaston Pams sur les infrastructures.
20:30 Candilis sur l'aménagement urbain.
24:00 Suite et fin des travaux de remblayage du Lydia.
28:00 Arrivée des premiers visiteurs.
29:30 Le Lydia by night : bar de nuit et piscine.
31:57 Fin du film.

Le film commence et finit avec une sardane.

A lire sur le site ssmaritime.com (en anglais) un historique très complet du Lydia de 1931 à aujourd'hui.
A lire aussi, le blog des Amis du Moonta Lydia (en français), pour tout savoir sur ce navire.

Crédit photo : Garami [cc-by-sa], via Wikimedia Commons


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mercredi 7 juin 2017

Mort d'un torero à Céret en 1884

Le quotidien du Roussillon du 1er mars 1884 nous informe brièvement de la mort dramatique d'un torero dans les arènes de Céret.

Mort d'un toréador : Le 24 février, un toréador surnommé le Gavatj a été tué par le taureau dans une course qui avait lieu à Céret. Le Gavatj était un des amateurs qui réussissaient le plus souvent à gagner la prime de 20fr. en enlevant la cocarde du taureau emboulé, dans les arènes de Perpignan. Il est mort deux jours après l'accident qui lui était survenu, et au milieu d'atroces souffrances.

De la même manière, le bi-hebdomadaire Le Canigou dans son numéro double du mercredi 27 février / samedi 1er mars 1884 nous donne sa version des faits avec quelques variantes.

La course de taureaux qui a eu lieu dimanche dernier à Céret a été le théâtre d'un drame horrible. Le toréador Gabatj (mot dont les Espagnols se servent pour désigner ironiquement un Français) a été presque empalé par un coup de corne qui lui est entré dans le corps à 25 centimètres de profondeur.
Ce malheureux toréador est mort mercredi après trois jours de souffrances atroces.


On peut donc déduire d'après cet article que le pauvre toréador a donc été empalé le dimanche 24  et est mort le mercredi le 27 février 1884.

L'hebdomadaire perpignanais Al Galliner du 9 mars 1884 revient sur cette affaire en donnant plus de détails sur la vie de ce torero, dont on ne saura par ailleurs que le surnom de Gavatj ou Gavach, mais jamais le nom véritable.  Bien qu'encore jeune, ce n'était pas un novice, ayant débuté très  tôt, mais l'embonpoint qu'il aurait développé au cours des années semble avoir causé sa perte. L'événement est d'autant plus tragique que ce torero devait se marier le lendemain. Le journaliste en profite aussi pour répondre aux détracteurs des courses de taureaux.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales


La mort d'un torero

Le jeune torero qui vient de mourir à la corrida de Céret était né à Fitou, département de l'Aude. Il fut nourri à Arles-sur-Tech, où on lui donna le surnom de gavach, qualificatif par lequel (comme le fait justement remarquer Le Républicain) les catalans du Roussillon et d'Espagne désignent les Languedociens. Fixé dans la capitale du Vallespir, il reçut de son père nourricier les premières leçons de tauromachie ; la témérité du maître devait déteindre sur l'élève.

Nous avons vu le gavach, il y a quelques années, aux courses de St-Laurent-de-Cerdans, il était alors maigre, nerveux, d'une agilité extraordinaire, bondissant autour du taureau sans la moindre capa pour se protéger, enlevant les cocardes. L'audace qu'il déploya ce jour-là, montra aux nombreux aficionados que le jeune torero périrait de son imprudence.

Modeste autant que courageux, il dédaignait les fanfaronnades auxquelles nous ont habitué les toréadors-acrobates nîmois et en particulier le fameux Pouly. Il pratiquait et connaissait l'art de la tauromachie et non les exercices de cirque.

Nous l'avons revu plus tard aux courses de Perpignan, mais l'embonpoint lui avait enlevé la plupart de ses facultés, il avait de la peine à gagner rapidement la barrera, plus encore à la franchir. Grâce à son courage, il enlevait néanmoins les cocardes ; comme banderillero c'était un homme fini, la première des qualités étant de présenter une superficie aussi faible que possible aux cornes du taureau. C'est en posant des banderillas que le malheureux a trouvé la mort.

Son mariage devait être célébré le lendemain; en vain sa fiancée agitée par un sombre pressentiment l'avait-elle suppliée de ne point descendre dans l'arène ; il jura que c'était la dernière fois et voulut en offrant les cocardes à son estimada lui donner en présence de la foule une preuve éclatante d'affection. Encore une fois les pressentiments se réalisèrent, le torero fut tué presque au début de la course.

A cette nouvelle les journaux de Paris et du Nord ont poussé des cris de paon. Qu'on défende les courses de taureaux et toute la rengaine connue. Ah bien oui, si l'on veut prohiber ce genre de spectacle que l'on prenne une mesure semblable pour les courses de chevaux, les régates et l'entrée des dompteurs dans les cages de bêtes fauves.

Parce qu'il est de bon goût, parce que la haute futaie affectionne les courses de chevaux, on ne prête qu'une légère attention aux nombreux jockeys qui chaque année s'estropient, se tuent au saut des obstacles et des rivières. C'est très chic, très v'lan, cela suffit.

Quoi de plus barbare et de plus digne des Romains de la décadence que le spectacle d'un homme qui chaque soir s'expose à être dévoré par une bête féroce ? Il est là sans défense, sans moyen de fuite en présence d'un public sans enthousiasme et glacé d'horreur. - Aux courses de taureaux, l'homme peut fuir et peut-être dégagé par ceux qui composent la cuadrilla, des milliers de personnes assistent aux triomphe du torero, le danger est en quelque sorte atténué par la beauté, la grandeur du spectacle.
On peut reprocher aux courses espagnoles le massacre des chevaux, mais telles qu'elles se pratiquent en Roussillon les courses n'offrent rien qui puissent justifier les réclamations d'une minime partie de la presse. Et d'ailleurs si l'on peut prouver que la mort d'un torero est chose excessivement rare, en est-il ainsi des dompteurs ?

Ces derniers finissent toujours par être dévorés et l'on connait bien des toreros en renom qui jouissent maintenant de la fortune acquise pendant leur jeunesse. La proportion est de cinq à un, nous n'inventons rien.
Si l'on veut donc défendre les courses de taureaux, il ne peut y avoir deux poids et deux mesures, que l'on fasse table rase du coup.

Un aficionado

Note 1 : Le journaliste d'Al Galliner se plaint dans son article des réactions  de la presse nationale suite à cet accident, bien que j'avoue avoir cherché et n'avoir rien trouvé dans les divers journaux à grand tirage de cette époque (ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a rien).

Note 2 : Il s'agit bien ici de courses de taureaux, puisque qu'à Céret la première corrida à l'espagnole avec mise à mort n'aura lieu qu'en 1894, soit dix ans plus tard.

Sources :
* Le Roussillon du 1er mars [domaine public] (via le fonds numérisé de la médiathèque de Perpignan)
* Le Canigou du 27 février / 1er mars 1884 [domaine public] (via le fonds numérisé de la médiathèque de Perpignan)
* Al Galliner du 9 mars 1884 [domaine public] (via le fonds numérisé de la médiathèque de Perpignan)
Photo : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]


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