vendredi 31 mars 2017

Voleurs de poules à Réal en 1883

En 1883, la petite commune rurale de Réal, située en Capcir et dans la haute vallée de l'Aude, est encore peuplée  d'un peu plus de 250 habitants (contre 64 déclarés en 2014). On peut lire dans Le Progrès : journal de l'arrondissement de Prades du 17 février 1883 le compte-rendu d'un procès tenu au tribunal de Prades le 15 février 1883.

Il ne s'agit que d'une banale affaire de voleurs de poules (ou plutôt d'apprentis voleurs n'étant pas arrivés à leurs fins), mais le récit qui en est fait par le journaliste, outre le fait d'être assez divertissant, révèle aussi maints aspects des habitants de la région à l'époque, vivant pauvrement, sans doute assez peu éduqués et au français parfois approximatif, ce dernier point étant un handicap certain face à l'autorité d'un juge de la République. Malgré tout le tribunal, peut-être las de devoir juger ce genre de peccadilles, se révèle ici relativement clément avec les prévenus, dont c'était par ailleurs le premier écart à la loi.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Vue de Réal depuis l'ouest


Tribunal correctionel de Prades
Audience du 15 février 1883
Présidence de M. Morin
Ministère public : M. Ricateau, Substitut.

Excès de gourmandise .- Nous ne trouvons pas d'autre qualificatif pour dénommer l'aventure de deux jeunes gens gourmands de Réal, Michel B. et Barthélémy D.
Le 15 novembre dernier, on ne sait quel démon les poussait à convoiter les poules de la femme R. Quelque projet de festin, sans doute, quelque envie de déguster des volailles bien à point, surtout à bon marché ?
Toujours est-il que le soir de ce jour néfaste - on verra pourquoi - nos jeunes gens eurent deux mouvements, un bon et un mauvais. Le bon les amena chez la femme R. pour lui demander de leur vendre de la volaille. C'était à 9 heures du soir. Sur le refus de celle-ci, ils se retirèrent sans insister autrement.
Le mauvais mouvement, fut celui qui les amena une seconde fois chez la propriétaire des poules, cette fois avec l'intention de lui prendre de force ce qu'elle ne voulait pas vendre de gré.
Seulement, un garçon de 15 ans, domestique de la femme R., entendant du bruit dans l'écurie où couchaient les poules, agita une branche pour faire fuir les maraudeurs. En effet, nos larrons s'enfuirent sans consommer le larcin.
Lorsque le parquet eut vent de cette tentative de vol, Michel B., le seul reconnu sur l'heure, avoua et déclara que son complice était Barthélémy D.
Celui-ci comparaît seul à l'audience, Michel B. fait défaut.
La femme R. raconte qu'on lui demanda ce soir-là de vendre des poules, mais qu'elle s'y refusa.
Le président.- Vous avez en tout d'abord une bonne idée. Mais vous les avez poussés au vol par votre résistance. Ce n'est pas une raison évidemment, et ce n'est pas de votre faute ; mais c'est ce qui leur a inspiré cette mauvaise action. Saviez-vous pourquoi ils ont voulu vous voler des poules ?
Est-ce pour un repas, pour une fête ?
Le témoin.- Je ne sais pas...
Le président.- Les prévenus ont-ils une mauvaise réputation ?
Le témoin.- Oh ! non.
Le maire de Réal, témoin aussi, commence par déclarer qu'il ne sait pas grand'chose.
Le président.- Bien, ce sera plus vite dit, alors... La moralité des prévenus est-elle bonne ?
Le témoin.- Mais oui...
Le président.- Comment se fait-il que Michel B. ne soit pas venu à l'audience ?
Le témoi.- Ah ! vous savez, il a parti, il se gagne sa vie ; il pensait que ça serait rien. Voyez-vous, dans mon idée, je ne crois pas qu'ils sont allés là pour voler par exprés. Je ne crois pas qu'on ai pris, comme on dit, le bien d'autrui...
Le président.- Ah ! vous ne le croyez pas, vous !... Si on vous prenait des poules à vous, on vous les volerait, n'est-ce pas ?
Le témoin.- Mais certainement.
Le président.- Eh bien, alors, c'est ce qui s'appelle prendre le bien d'autrui.
Le domestique de la femme R. raconte qu'il a vu les deux individus s'introduire dans al galliner. L'un deux frotta des allumettes pour s'éclairer. Saisissant une branche et l'agitant, il réussit à leur faire prendre la fuite : - J'ai touché la branque, il se sont enfouis.
J'ai bien reconnu Michel B., l'autre non.
Le prévenu Barthélémy D. est tailleur d'habits à Réal. Il dit qu'il n'est pas allé le moins du monde chez la femme R.
Le président.- Vous aimez les poules, il paraît ? Ce n'est certes, pas défendu ; mais il faut payer celles dont on a envie...
Le prévenu.- Je n'y suis pas allé.
Le président.- Michel B. a été entendu par le juge d'instruction. Il a déclaré qu'il était coupable, et il a avoué que vous étiez son complice. Cela est d'autant plus croyable, que le domestique de la femme R. a vu deux larrons et non un. Il n'a pas intérêt à dire que c'est vous.
Le prévenu.- Je n'y étais pas. Je suis resté ailleurs avec un camarade. Puis je suis allé au café. J'en suis sorti à 9 heures.
Le président.- Mais la tentative de vol n'a été commise qu'à dix heures ! Le maire a déclaré, tout à l'heure, qu'il vous avait perdu de vue à 9 heures, en effet. D'ailleurs, vous avez été confronté devant le juge d'instruction avec Michel B. qui a soutenu énergiquement que vous étiez son complice. (S'adressant à la femme R.) Votre domestique vous a dit sur le moment, qu'il avait reconnu les deux ?
Le témoin.- Oui, il me l'a dit.
Le président au domestique.- Tout à l'heure, vous avez dit que vous n'aviez reconnu que Michel B. ; vous avez cependant dit le contraire à votre maîtresse ?
Le domestique baissant les yeux.- Je l'ai dit, mais ce n'était pas vrai...
Le président.- C'est bien. Le Tribunal appréciera.
Michel B. et Barthélémy D. sont condamnés chacun à 10 francs d'amende.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Envie d'une poule ?


Dans la même séance du tribunal de Prades, le journaliste rapporte également le procès du garde-champêtre de Tarerach, lui-même, pris en flagrant délit de chasse hors période autorisée ! Devant les témoignages contradictoires des habitants du village (dont l'adjoint au maire) et des gendarmes, le président du tribunal décide de se déclarer incompétent et le procès est renvoyé vers Montpellier.

Source : Le Progrès : journal de l'arrondissement de Prades du 17 février 1883 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photo de Réal : Jack Ma [cc-by-sa] via Wikimedia Commons
Poule de l'Ampourdan (Gallina empordanesa) : Consell Comarcal del Baix Empordà [cc-by-sa] via Wikimedia Commons



Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

dimanche 26 mars 2017

Voyage en Salanque en 1906 (2)

Du Barcarès à Saint-Hippolyte en passant par l'étang de Salses

Nous avions pu lire dans un précédent article le début du récit fait en août 1906 par l'ingénieur agricole P. Carles, invité par les frères Joué, de Saint-Laurent-de-la-Salanque, à venir inspecter les plantations de vignes de la région. Il commençait par ses premières impressions à Saint-Laurent-de-la-Salanque, ainsi que la description des préparatifs et de l'organisation de la fête locale. Il terminait avec une première visite au Barcarès.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Bain de soleil sur la plage du Barcarès


Dans cette deuxième partie, publiée dans le n° du 2 décembre 1906 de la revue L'Agriculteur moderne, l'ingénieur Carles poursuit ses explorations. Repartant de la plage du Barcarès, où nous l'avions laissé, il se baigne puis se dirige vers l'étang de Salses (orthographié Salces à l'époque). Il y décrit les cultures, la pêche et également le mode opératoire des familles qui s'y rendent pour pique-niquer, pour y déguster aussi bien des coquillages pêchés sur place que la fameuse bouillinade du Barcarès.

Le jour suivant l'ingénieur Carles inspecte les vignes de Saint-Hippolyte dont il constate qu'elles sont très touchées par différentes maladies. S'en suivait un très long passage technique que j'ai retiré du texte principal, mais que l'on peut lire en cliquant sur le lien approprié pour tout savoir sur les maladies de la vigne et leurs traitements à l'époque.

Enfin, on trouve ici et là quelques allusions à la fête de Saint-Laurent qui se poursuit durant tout ce temps, et à celle de Saint-Hippolyte qui débute aussi.

Note : les intertitres sont de mon fait et ont été rajoutés pour aérer un peu le texte.

En Salanque
(suite)

De la plage du Barcarès vers l'étang de Salses

A notre arrivée au Barcarès, nous visitons la plage, une quarantaine de balancelles sont sur le sable. Beaucoup de baigneurs. D'un côté, de gros blocs de pierre pour empêcher l'Agly de continuer à ensabler l'endroit où vont généralement aborder les barques. Puis, du côté de l'étang de Salces une ligne de pins, quelques constructions qui sont les métairies de M. Berlioz. Enfin à l'ouest découpant sa silhouette blanche, se dresse le cap de Leucate derrière lequel s'abrite la station balnéaire de la Franqui. Inutile de dire qu'après un bain, notre retour à Saint-Laurent s'effectue sans incident et que le bal dure la moitié de la nuit.

Le vendredi 12 est encore un jour de fête pour Saint-Laurent. Nous allons à l'étang de Salces. La route est bordée de saules, de tamaris, de guimauve ; plus on avance, plus les terrains paraissent salés. La culture a essayé de s'emparer de ces immenses champs ; l'avoine y réussit très mal, la luzerne très peu, la vigne sur Solonis grâce aux terrages a donné en plusieurs endroits des résultats, mais ce qui a le mieux réussi c'est la culture de l'asperge.
Cette culture déjà si répandue aux environs de Saint-Laurent s'étendra encore et permettra d'exploiter des terrains que seuls des atriplex, des soudes, des statices garnissent.

Pique-nique au bord de l'étang de Salses

A l'endroit où nous touchons à l'étang paraît une petite plage. Plusieurs familles y sont installées. Nombreuses personnes se baignent ; les chevaux, les voitures même sont amenés dans l'eau assez loin du rivage ; à 50 mètres en effet l'eau n'arrive qu'à hauteur des reins. Une barque avec une voile improvisée aborde, elle porte des bourdès, coquille connue sous le nom scientifique de cardium edule et des franquets ou crabes. La pêche des bourdès se fait dans l'étang en promenant dans le sable un râteau auquel est attaché un filet. Cette coquille est de beaucoup inférieure à la clovisse, tant comme qualité que comme quantité. Elle est cependant assez goûtée des habitants de la Salanque.

Grande fête le soir à Saint-Laurent. Sur le champ de foire, dans la grand'rue, au bal, grande débauche de gisclets, tubes remplis d'eau plus ou moins parfumée que l'on projette sur les promeneurs.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Cardium edule


Bouillinade du Barcarès et vignes malades de Saint-Hippolyte

Le lendemain samedi les Laurentins, pour terminer la fête, se rendent en foule au Barcarès ou sur les bords de l'étang de Salces pour faire la boulinado, c'est-à-dire la bouillabaise traditionnelle que l'on mange sur le pain, car l'usage veut que l'on ne prenne pas d'assiette. Dérogeant aux usages du pays, nous allons visiter les vignobles près de Saint-Hippolyte, ce que mon ami Léon Joué, appelle le pays de l'anthracnose. Et du fait, c'est bien ce nom qui convient à cette région. Difficilement dans l'Hérault, on peut s'imaginer les dégâts et la mortalité occasionnés par cette redoutable maladie cryptogamique. En entier, ayminates (mesure locale, correspondant à 60 ares), disparaissent. Il semble qu'il existe une corrélation entre l'intensité du mal et les endroits où les brouillards marins se sont arrêtés. [suite de la description technique des maladies de la vigne]

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La Place de la République à Saint-Hippolyte


Fête à Saint-Hippolyte et retour vers Saint-Laurent

Enfin nous gagnons Saint-Hippolyte à travers les vignes. De distance en distance paraissent des pompes ou des tuyaux sortant du sol, auxquels on adapte le corps de pompe. Les forages de cette nature sont communs dans ce pays où l'eau est si près de la surface. Forage et pompe arrivent en tout à 70, 80 fr. Notre arrivée à Saint-Hippolyte est saluée par une quantité de gros canards qui barbottent dans un ruisseau infect. Sur la place a lieu le bail de la criadas, car c'est aujourd'hui la fête de la localité. Sous de très beaux platanes et juchés sur une charrette, quatre musiciens soufflent dans leur instrument ; la prima (nom catalan du hautbois), exécute de superbes variations, mais le bal ne nous tente guère. Après nous être rafraichis, ce dont nous avions un besoin réel, nous nous préparions à gagner Saint-Laurent, lorsque près de l'église, arrêté par un troupeau de barbarins croisés de mérinos, probablement issus de l'ancienne bergerie de Perpignan, un monsieur installé sur une cariole nous offre une place.
Léon Joué me le présente : M. Ravachol. Et c'est en compagnie de l'homonyme du fameux anarchiste qu'un petit cheval corse nous porte devant notre domicile.

P. Carles
(A Suivre)

Source : L'Agriculteur moderne du 25 novembre 1906 [domaine public] via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photo coquillage : Benjamin Féron [cc-by-sa]
Crédits cartes postales :
* Bain de soleil : Editions Labouche (Toulouse), début 20e siècle [domaine public]
* Saint-Hippolyte : Editeur inconnu,
début 20e siècle [domaine public]


Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

samedi 25 février 2017

Un maire anti-clérical à Pollestres en 1882

Nous avions pu lire dans un article précédent un rapport fait par le journal catholique et royaliste L'Espérance du 4 janvier 1882 concernant le maire de Pollestres. Celui-ci était accusé d'avoir édicté en décembre de l'année passée un arrêté municipal interdisant les processions religieuses sur le territoire de sa commune.

Dix jours se sont écoulés et le maire de Pollestres décide de répondre au journal. Le citoyen Janer, c'est son nom, est à la fois un boucher de métier et un athée convaincu. Il profite de l'espace qui lui est alloué pour insulter le journal, les pratiques religieuses traditionnelles et les costumes des curés (qu'il voudrait enfermer dans leurs églises). Bien sûr, le journal ne se prive pas non plus de répondre à ce courrier virulent.
Il n'est pas sûr, de nos jours, que l'on arrive à trouver beaucoup de maires aussi intransigeants face à la religion...

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales

Un maire qui offre l'hommage
de son athéïsme

La commune de Pollestres possède 579 habitants, et un maire du nom de Janer. Ce maire, qui sait à peine signer, nous écrit, en belle écriture, une lettre qui ferait honneur à l'habileté et au savoir du maître d'école, suivant le cœur de M. Paul Bert. Voici cette lettre :

A Monsieur le Directeur de l'
Espérance,

Monsieur,
Parmi les mesures hygiéniques que je m'impose, et dont je recommande l'observation à mes administrés, figurent en première et en seconde ligne, celles qui consistent à ne pas lire l'
Espérance, et à écarter des habitations les tas de fumier.
C'est pourquoi je n'avais pas encore répondu à la note que cette feuille a bien voulu me consacrer dans son numéro du 4 janvier.
Aujourd'hui un ami de Perpignan me communique cette note et je m'empresse de vous accorder la satisfaction, d'ailleurs légitime, que vous réclamez très poliment.
Mon arrêté interdisant les processions a voulu viser, en outre, la manifestation
religieuse du samedi saint, qui rappelle à quelques imbéciles le prétendu passage de l'ange exterminateur, et qui est tout à fait pratique pour les curés, lesquels échangent, à cette occasion, une pincée de sel de cuisine contre des œufs de Pâques ou de bons saucissons, donnés et reçus à l'insu des maris.
J'ai voulu prévenir encore d'autres excentricités fort divertissantes, mais je n'ai pas le droit de m'emparer des colonnes de votre journal et je n'en dirai rien.
Pour ce qui est des enterrements
religieux, je les interdirais aussi si j'en avais le pouvoir. On serait libre de faire les cérémonies à l'église, mais ni la croix, ni le prêtre vêtu en arlequin n'auraient le droit de parcourir la voie publique... à moins que ce ne fût en carnaval.
Veuillez agréer, monsieur, l'hommage de mon athéisme.

Le maire de Pollestres,
Janer.
Pollestres, le 12 janvier 1882.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église Saint-Martin de Pollestres


Le Républicain et L'Eclaireur ont déjà donné hier cette lettre, mais ce dernier n'a pas voulu faire dire à M. Janer qu'un prêtre est vêtu en arlequin lorsqu'il porte ses habits sacerdotaux, ou bien il n'a pas voulu prendre la responsabilité de cet outrage public à la religion.
Le citoyen Janer est boucher de son état. Il a, dit-on, dans son conseil privé un bourrelier, un menuisier et un certain
Ca foll qui serait l'inspirateur et le conseiller ordinaire du citoyen maire. Ces grosses têtes ont délibéré dix jours pour produire cette jolie chose qu'on vient de lire, où l'insolence, la bêtise, l'insulte et l'athéïsme se donnent la main.
Le sieur Janer reconnaît que nous l'avons
questionné très poliment ; mais lui cependant ne se croit pas tenu à tant de politesse, il compare l'Espérance à du fumier, il en interdit la lecture à ses heureux administrés. Il leur enseigne que le prêtre officiant est un arlequin et qu'il voudrait pouvoir l'enfermer dans son église. Quel homme que ce M. Janer ! c'est bien le républicain de l'avenir : il salue avec son athéisme ; alors ce sera du propre, surtout si Cafoll est encore là pour le conseiller, pour lui lire le journal, et lui tenir la main.
Il n'est pas nécessaire de faire à M. Janer boucher, maire de Pollestres, l'honneur de discuter plus longtemps de ses sottises, il nous suffit de prendre l'hommage qu'il nous fait de son athéisme et de le repousser du pied.

S. Nobens

Source : L'Espérance du 15 janvier 1882 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photo bandeau journal : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]
Photo église de Pollestres : Sylenius [cc-by-sa], via Wikimedia Commons



Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

vendredi 17 février 2017

Mort de Monseigneur Gaussail à Perpignan en 1899

Un président et un évêque de vie à trépas

Monseigneur Noël Gaussail, originaire du Tarn-et-Garonne, est nommé évêque de Perpignan en 1886, après avoir été brièvement évêque d'Oran. Sans doute moins populaire que son successeur, Jules Carsalade du Pont, il restera tout de même à cette charge treize années durant. Il aura notamment consacré quelques églises, dont celle de Pézilla-la-Rivière, fait restaurer le maître-autel de la cathédrale de Perpignan et même publié un catéchisme en catalan en 1898.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Mgr Gaussail, alors évêque d'Oran, en 1884


Le journal Le Roussillon du samedi 18 février 1899 nous apprend sa mort subite la nuit de la veille, précisément à minuit passé de vingt minutes. Si l'on peut être surpris de prime abord de ne trouver cette information que sur une colonne en page 3, le fait s'explique en réalité aisément, Monseigneur Gaussail ayant eu la mauvaise idée de mourir le lendemain de la mort du Président de la République d'alors, Félix Faure. Ce dernier, supposément mort d'une « attaque d'apoplexie foudroyante » (selon le communiqué officiel), aurait en fait d'après la rumeur été retrouvé mort tenant la tête de sa maîtresse entre ses jambes. Il n'en fallait pas plus pour déclencher les moqueries des journaux de l'époque et susciter nombre de plaisanteries restées célèbres, relatives à la fois à sa vanité et à ses aventures extra-conjugales (dont le fameux « Il voulait être César, il ne fut que Pompée »). Rien de tout cela malgré tout dans Le Roussillon, journal catholique et royaliste, qui se contente alors de simplement relater les faits.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Félix Faure, mort un jour avant Mgr Gaussail


Voyons donc ce que nous dit le journal du 18 février sur la mort de Monseigneur Gaussail.

Mort de S. G. Mgr Noël Gaussail
évêque de Perpignan

La mort vient de frapper un terrible coup au milieu de nous. Notre bien-aimé Evêque et Père en Dieu, Monseigneur Gaussail nous a été ravi dans la nuit de jeudi à vendredi, quelques instants après minuit.
La nouvelle s'est bien vite répandue, dès les premières heures, dans les rues de notre ville, et y a produit un véritablement sentiment de stupeur. On ignorait que Monseigneur fût souffrant, et rien ne faisait prévoir un dénouement si proche. Il avait assisté mardi dernier à la séance dramatique, donnée à l'Institution Saint-Louis-de-Gonzague ; le jour même de sa mort il devait célébrer la Sainte Messe pour les dames de l'Œuvre des Catéchismes, à qui il avait donné rendez-vous dans sa chapelle.
La mort est venue brusquement, presque à l'improviste.
Depuis Noël, Monseigneur se sentait fatigué : il souffrait de douleurs dans la région du cœur ; le mal lui laissait toute liberté pour vaquer à ses occupations, mais l'empêchait de marcher.
Voilà pourquoi Monseigneur n'avait plus paru à la Cathédrale depuis les fêtes de la Noël. Cet état de santé n'inspirait cependant pas pour le moment de graves inquiétudes. Jeudi soir, Monseigneur s'était couché comme d'habitude.
Vers minuit, il fut réveillé par la douleur, et il comprit que sa dernière heure était venue.
Il appela auprès de lui le personnel de l'Evêché. Monsieur le chanoine Rabaud, secrétaire général, arriva le premier, et entendit la confession du Prélat. M. le Chanoine offrit de lui donner l'Extrême-Onction. « Oui, répondit Monseigneur, qui a sans cesse conservé le calme devant la mort, oui, et hâtez-vous... hâtez-vous, a-t-il ajouté une seconde fois, car je vais mourir. » Après avoir reçu les sacrements, Monseigneur rendit son âme à Dieu. Il était minuit vingt minutes.
MM; les vicaires généraux, et M. le Supérieur du Grand-Séminaire, appelés en toute hâte, arrivèrent après l'issue fatale.

Le corps de Monseigneur repose en ce moment dans sa chambre. Après l'embaumement, il sera exposé dans une chapelle ardente, où les fidèles pourront venir prier pour le repos de son âme.
Les obsèques sont fixées à mardi prochain à 9 heures du matin.

(Semaine Religieuse)


F.I.


Le numéro du lundi 20 février 1899 nous donne quelques détails sur le protocole et l'itinéraire du cortège funèbre, jusqu'à la cathédrale Saint-Jean-Baptiste de Perpignan.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La cathédrale de Perpignan


(...) Le glas funèbre sera sonné chaque jour dans toutes les églises [du diocèse], après l'Angelus, jusqu'à mercredi inclusivement.

Départ de l'Evêché à 9 heures. La tête du cortège étant arrivée devant le palais épiscopal, continuera sa marche par les rues Mailly, Porte-d'Assaut, place Arago, rue Alsace-Lorraine, place Laborie, rue de la Loge, place de la Loge, rue Saint-Jean, place d'Armes.

La cérémonie sera présidée par Mgr Mathieu, archevêque de Toulouse, assisté de Nos Seigneurs de Cabrières, l'éminent évêque de Montpellier, Rougerie, évêque de Pamiers, Enard, évêque de Cahors, Germain, évêque de Rodez, l'Abbé mitré de la Trappe.


Le numéro du mardi 21 février 1899 donne le compte-rendu détaillé des dites obsèques. On retiendra notamment qu'était présente « une foule énorme », où figuraient notamment toutes les catégories de personnel religieux du département, de très nombreux fidèles, ainsi que l'essentiel des notables et des personnalités politiques locales.

A la suite des premiers cortèges religieux venait « (...) le char funèbre traîné par quatre chevaux noirs carapaçonnés, tenus en main. » L'un des quatre cordons était tenu par le maire de Perpignan lui-même, Louis Caulas.

Le portail extérieur de la cathédrale ainsi que tous les espaces intérieurs étaient drapés de noirs, produisant un effet saisissant sur l'assistance, accentué par la puissance et la gravité des grandes orgues durant la messe.
Monseigneur Gaussail fut inhumé au sein de la cathédrale.

Sources : Le Roussillon des 18, 20 et 21 février 1899 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Portrait Noël Gaussail : Gravure anonyme (1884) [domaine public]

Portrait officiel Félix Faure : Pierre Petit (1832–1909) [domaine public]
Photo cathédrale : Alkhimov Maxim [cc-by]




Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !

dimanche 8 janvier 2017

Un pèlerinage efficace en 1883

De l'importance de respecter le rituel


Une fois n'est pas coutume, le présent article va sortir des limites strictes du département des Pyrénées-Orientales, puisqu'il concerne un lieu situé juste de l'autre côté de la frontière, dans la province de Gérone. Mais les protagonistes de l'histoire retranscrite ci-dessous sont bien deux perpignanaises, en voyage d'un pays catalan à un autre, nous évitant ainsi le hors-sujet.

Le journal de Perpignan Al Galliner, dans son numéro du 1er avril 1883, consacre un article au sanctuaire de Notre-Dame de Nuria (Mare de Déu de Núria), ancien ermitage qui fait l'objet d'un pèlerinage depuis plusieurs siècles, notamment pour lutter contre l'infertilité.

Situé dans une vallée assez reculée, au nord du village de Queralbs en Catalogne , et au sud-est de Font-Romeu, son accès est difficile en provenance du versant français des Pyrénées, en traversant la montagne par Saillagouse ou Eyne par exemple, et doit se faire à pied. De l'autre côté de la frontière, le meilleur moyen depuis 1931 est de prendre le train à Queralbs. Celui-ci se rend jusqu'au pied de la vallée avec une ligne de chemin de fer classique qui devient ensuite à crémaillère pour pouvoir monter directement jusqu'au sanctuaire, où l'on trouve aussi de nos jours un hôtel.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Notre-Dame de Nuria en hiver


L'article d'Al Galliner commence par nous faire une présentation du site et de son accès depuis Font-Romeu. Puis, le ton devient plus comique s'agissant du récit de nos deux perpignanaises parties en pèlerinage en ce lieu. Le dénouement est surprenant, quoiqu'un peu prévisible, et l'on pourrait penser que le journaliste a inventé cette petite histoire pour les besoins de son article...


Un vœu exaucé

Beaucoup de Roussillonnais connaissent l'ermitage de Font Romeu situé en face Mont-Louis, sur ce bloc de montagnes qui servent de limites naturelles entre la France et l'Espagne. Peu pourtant se sont hasardés à pousser plus loin et les fatigues d'un parcours considérable fait à pied ou à dos d'âne ont fait reculer beaucoup de touristes qui auraient pourtant désiré se rendre à N.-D. de Nuria.
Perché sur une colline du versant occidental des Pyrénées on n'y arrive qu'après avoir parcouru plusieurs forêts impénétrables et avoir successivement gravi plusieurs sentiers qui, sans la moindre exagération, pourraient être comparés au chemin du Paradis.
Mais aussi je vous assure qu'à votre arrivée au lieu de votre pèlerinage, une riche compensation vous dédommage de vos fatigues.
Je ne décrirai pas l'ermitage en lui-même qui, à part son côté pittoresque, n'a rien d'extraordinaire, mais je ne puis m'empêcher de vous parler du panorama dont on jouit de ce point : à vos pieds les profonds ravins surplombés par des rochers énormes couverts ça et là de quelques bouquets d'arbustes sauvages, au fond desquels une eau écumeuse et bouillonnante, se perd à travers les rochers, dont est pavé le lit et parfois se précipite en cascades d'une hauteur prodigieuse.
Un peu plus loin s'étendent d'immenses prairies naturelles se détachant par le vert clair de leur teinte sur le sombre feuillage des forêts de pins ; et comme fond, à tout ce tableau, l'immensité de la plaine catalane et de l'azur de ce beau ciel espagnol.



Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
L'église de Notre-Dame de Nuria

Ce que j'oubliais de dire, c'est que N.-D. de Nuria entr'autres dons, grâces et pouvoirs dont elle dispose peut selon la légende faire disparaître la stérilité. C'est pourquoi beaucoup de jeunes femmes poussées par le désir d'être mères n'hésitent pas à entreprendre cet important pèlerinage ; il est même d'usage d'offrir un ex-voto à la chapelle, de fourrer sa tête dans une immense marmite en même temps que la main agitant une corde fait sonner une cloche placée au-dessus.
La légende prétend que la Vierge vous accorde autant d'enfants que la cloche produit de tintements.
C'est ce motif qui avait engagé deux dames de notre ville, d'aller à N.-D. de Nuria ; belle-mère et belle-fille qui vivaient en parfaite harmonie, chose extraordinaire, mais auxquelles il manquait un beau bébé pour être au comble de leur bonheur ; cette intention fut communiquée au mari qui quoique un peu sceptique ne fit aucune opposition.
Dans un élan de générosité, égalant son désir de posséder un fils, la belle-fille promit de sacrifier à la Vierge sa parure de fiancée, écrin d'une grande valeur.
L'époque fixée pour le pèlerinage arriva et tout fut disposé pour le départ ; les effets d'hiver furent bourrés dans une malle et enfin on alla prendre la parure qui devait faire exaucer, avec leurs prières, le vœu des deux pèlerines.
On l'examina encore et la fille avait déjà fermé l'écrin, avec un soupir de regret quand la belle-mère le lui reprit lui disant qu'il était vraiment dommage de sacrifier cette parure à laquelle elle tenait tant. J'ai encore dit-elle une parure de noce, nous pourrons la substituer à la tienne et je crois que notre vœu sera tout de même accompli.
Comme on le comprend bien cette combinaison fut bien accueillie de la belle-fille qui du reste comme toutes les femmes, tenait beaucoup à ses bijoux et qui ne se séparait pas de ceux qui lui étaient le plus agréables sans beaucoup de regrets.
Le voyage s'effectua heureusement, on arriva sans encombre à l'ermitage, et après un séjour d'un jour pendant lequel on fourra la tête dans la marmite légendaire, on revint à Perpignan le cœur plein d'espoir et l'âme ravie par le panorama qui avait défilé sous leurs yeux pendant le parcours.
Quelques mois après, leurs vœux furent pleinement exaucés, quand je dis pleinement ce n'est pas tout à fait le mot, car un bébé était attendu ; mais comme la belle-mère avait fait le sacrifice de sa parure, ce fut elle qui eut les profits de la situation en donnant à la famille un superbe poupon.

R. R.


Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
La marmite et la cloche


Post-scriptum
Je me suis moi-même rendu dans ce sanctuaire en janvier 2015, en tant que simple touriste, pour m'y retrouver coincé dans l'hôtel à cause d'une tempête de neige. Malgré un cadre magnifique, je dois confesser que l''ambiance y était alors tout à fait digne de celle que l'on retrouve dans le film Shining. Il ne manquait que Jack Nicholson... et une fois le calme revenu je me suis donc dépêché de revenir à la civilisation. Sans doute devrais-je tenter d'y revenir un jour à la belle saison.

Vieux papiers des Pyrénées-Orientales
Ambiance Shining dans l'hôtel de Nuria...


Source : Al Galliner du 1er avril 1883 [domaine public], via le fonds numérisé de la Médiathèque de Perpignan.
Photos : Fabricio Cardenas [cc-by-sa]



Ce blog vous intéresse ? Vous pouvez vous y abonner
en bas à droite de cette page dans la section Membres.

Cet article vous a intéressé ? Partagez-le !